Des cou*****$ en or 

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Booba, Kaaris et Gradur sont dans toutes les têtes et de toutes les fêtes. Dans le top des ventes - tous genres confondus, ils pratiquent un rap fortement marqué par l'egotrip où la figure du bonhomme sans peur et sans reproches : un voyou hyper détente, entouré de filles à moitié nues dans un halo de fumée bleue ou au volant d’une grosse cylindrée. C'est aujourd'hui le rap qui se vend le mieux et le plus, en France comme aux Etats-Unis.

 

Avec son sixième album, D.U.C, Booba squatte la première place des ventes françaises dès la sortie de l'album. Il y restera plusieurs jours en dépassant rapidement le seuil des 40 000 copies écoulées.

 

Je ne coopère pas sous la douleur

J'suis tellement loin, dans les bails noirs, très noirs, tah illuminati

J'te la mets jusqu'à la ge-gor comme si j'baisais Mimie Mathy

Sont tous des collabos dans l'industrie, moi j'suis dans le maquis

J'ai l'06 à John Rambo, mon char d'assaut au valet parking

Ils vont brûler des cierges, ils vont brûler des cierges

Moi j'allume un cigare, gros

J'vais les fumer, les fumer, les fumer

Comme dans les rues de Chicago

J'ai la formule, leurs pupilles se dilatent

 

LVMH – Le Duc - Booba

 

En pôle position du classement  juste devant Louane et les Enfoirés. Autant dire que beaucoup aiment Booba, sa dégaine à jouer dans des films d'action et son air débonnaire, la justesse de son écriture et l'extrême franchise de son verbe. Il est le représentant le plus légitime de cette musique qui réunit tous les ingrédients d'un reportage de Bernard de Lavillardière : l'argent facile, les voitures de luxe et des femmes dont l'existence ne se résume qu'à servir ces hommes tout-puissants. Un simple jeu et des codes puisés dans le hip-hop d’outre-Atlantique : le gangsta rap et une image de caillera indestructible célébrée par la musique. Une identité parfois montée de toutes pièces pour le scénario qui défile dans les textes ou un vrai passé de détenu qui alimentera la prose des rappeurs comme pour T.I, Gucci Mane, Lil'Wayne ou le Français Lacrim. Lorsqu’un séjour derrière les barreaux ou la galère n'ont pas réellement existé, comme c'est souvent le cas, il ne reste plus que l'image à louer. L'egotrip passe de l'exercice de style à une spécialité qui se systématise au point de devenir un genre de rap à part entière.

 

Braquage sur le net

 

Diamond X rappe professionnellement depuis deux ans. Il fait partie des nouveaux venus, de ceux qui se servent d'Internet pour faire leur promo avec des clips tournés au Canon 5D. Il appartient à une nouvelle génération de rappeurs qui ne crachent pas sur le rap dit « commercial » mais espèrent plutôt pouvoir en être. Kaaris et Sexion d'Assaut coexistent pour lui sur la même échelle de valeur : celle des meilleures ventes d'album. Dans ce rap-là, l'apparence communément appellé le bling-bling et le style ont peut-être autant d'importance que l'instrumentale, le flow et les paroles.

Diamond X résume bien la façon dont les rappeurs s'expriment à travers l'égotrip : « C'est comme dans un film... on va grossir certains traits tout en faisant en sorte que l'image d'origine ressemble un petit peu. Quand tu entends un de mes morceaux, il faut que tu aies l'impression d'entrer dans le décor d'un film. C'est grossi mais sinon tout est vrai. » Cette dernière phrase le concerne, lui. Merco Benz Music, Certifié Hustler dont le refrain sonne étrangement comme Le Hustlin’ de Rick Ross, Mec sale : des titres qui parlent d'argent et de belles voitures, de filles aux mœurs légères et de flics victimes de ses entourloupes.

 

J'risque du ferme, j'suis déféré aux assises

200 tonnes de contenu, trouvé dans la perquise, mes

Crochets sont réputés, comme ceux de Timbo

Sur messagerie, 40 bossés par les bimbos,

Tu es accrocs, prend ta dose

Dans mon gun, j'fais des causes to cause, comme Derick

Rose a Chicago, cache bras pour les magos

Pércu et piano, le beat m'appelle Halo, hun

 

Mec Sale – Diamond X

 

Impossible de savoir si ce qu'il raconte est vrai, il reste flou : « si je le dis dans mes morceaux, c'est que ça me représente. » Sa culture hip-hop s’est forgée à l'écoute des classiques du rap U.S comme Wu-Tang, Notorious Big, Mobb Deep. Il fuit le rap conscient qui raconte les difficultés de la vie. Trop geignard à son goût. Le MC s'intéresse peu voire à peine au rap français. Quand on écoute ce qu'il écrit, on le rapproche plus d'un 50 cent que d'un Kendrick Lamar qui au même âge (27 ans) s'inscrit dans la lignée des pionniers du rap américain, quitte à paraître un peu ennuyeux. Diamond X lui trouve peu d'intérêt : Kendrick Lamar ne flamboie pas assez à ses yeux. Pourtant en 2012, il est certifié disque de platine aux Etats-Unis, disque d'or au Canada et en Grande-Bretagne et son troisième album (To Pimp a Butterfly, sorti en mars 2015) atteint la dix-septième place des charts français et la première de quelques pays anglo-saxons parmi lesquels le Canada, l'Australie, la Grande-Bretagne et le top du classement Rap et R'nB aux Etats-Unis.

Fin de digression.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et la notion de propriété ?

 

Plus que rapper, Diamond X veut « croquer » : « C'est vrai que mon rap est matérialiste dans le sens où peu importe ton boulot, quand tu y vas c'est pour l'argent, c'est le nerf de la guerre et c'est ce qu'on veut tous. Je vais pas me mentir, si je travaille c'est pour obtenir un gain et rien d'autre. On peut dire que c'est un peu un leitmotiv, c'est ce qui fait rêver. »

Ce nouveau rap, c'est un peu la droite décomplexée du hip-hop. Il ne se pose pas la question de l'authenticité de la musique ou de l'impression de « baisser son froc* devant une major ». Il se développe en partageant sur le net des mixtapes gratuites. Le but ultime étant de séduire un public assez large pour se faire remarquer par les labels et les maisons de disques qui ont arrêté d'ignorer les artistes rap depuis la fin des années 90.

Alors beaucoup imitent le style de Booba, son parler cru, le choix de ses instrumentales et l’utilisation de l'autotune qui ne l'empêche pas de vendre des disques. En 2012, Futur, saturé d'autotune est disque de platine avec 150 000 ventes : « Beaucoup sont influencés par Booba et Kaaris, c'est clair et net, moi je le ressens. Tout le monde veut faire comme eux mais personne veut faire mieux, c'est ça le problème. Eux, ils ont très bien réussi parce qu'ils sont dans leur créneau. Ils ont toujours été comme ça. En tout cas ils ont bien ciblé leur personnalité, leur entourage, ils ont bien ciblé leur public. Ils savent très bien manier le rap, mais tout le monde peut le faire. »

 

C'est Moon'A qui le dit. Entrée dans le milieu du rap professionnel depuis 4 ans après le cursus classique : banlieue, grands frères amateurs de rap et maison de quartier. Elle se présente comme une esthète et non une matérialiste. Son rap est proche de celui de Diamond X où voitures de luxe, billets violets et langage fleuri plantent le décor.

Pour la rappeuse, le manque d'exposition des femmes dans le rap français est une chance : « Le marché du rap en tant que femme est très peu exploité. Donc forcément c'est du plus parce que c'est différent. Après, moi je suis très féminine, dans la mode, le luxe : je suis esthète. Et oui ça apporte un plus. La femme elle rappe. Elle rappe comme un homme. Et pourtant ça reste une femme. » Kenny Arkana, Pumpkin, Pandore, Casey... Autant de femmes qui rappent mais ne font simplement pas partie des références de Moon'A. Même Missy Elliot et Lil'Kim ne trouvent pas grâce à ses yeux. Moon'A parle de rap comme si elle était la seule artiste féminine à en faire. S'imposer dans ce milieu lorsqu'on n’a pas un passé de garçon manqué et une jeunesse en banlieue entouré de mecs lui semble compliqué : « Vu que c'était dans mon quartier et que je joue au foot avec la plupart des personnes qui étaient là, je me posais, ça parlait de tout, de Playstation… J'avais pas l'impression de parler avec des inconnus. Pour moi, les garçons ont toujours fait partie de mon milieu. Mais d'après moi, si c'est une fille qui n'en a pas l'habitude qui avait essayé de se mettre à rapper comme ça, ça aurait été très compliqué. Parce que les garçons ça taille, ça charrie beaucoup. Ça devient vite difficile pour quelqu'un qui a pas le mental d'un garçon en fait. »

 

Dans tout ce rap game, la meilleure c’est la go !

En quête de lingos j’veux ma Murciélago !

Dans tout ce rap game, la meilleure c’est la go !

En quête de lingos j’veux ma Murciélago !

J’vais tout baiser wallah j’vais tout baiser comme un frère cain-f’ devant XXX poulet braisé

Poussez-vous j’suis pressée, j’fais du biff à gogo XXX XXX Mala t’inquiètes pas tout va très bien s’passer !

 

 

Moon'A - Criminel business

 

Dans ses clips, Moon'A joue avec l'esthétique des clips américains. Les belles filles prennent des pauses lascives et elle se met elle-même en situation sur des motos, en position de pouvoir ou dans un salon de coiffure. Sa féminité doit s'accorder avec son verbe cru et son esthétique m'as-tu-vu. NTM, Tupac, Rick-Ross l'influencent mais J-Lo et  Lil Wayne aussi. Elle confie également faire partie des fans - modérés - de Booba. Pour elle, les punchlines dures de l'ancien de Boulogne-Billancourt envers l'autre sexe ne sont adressées qu'à "un certain type de femme". Sans oublier de préciser que le Duc est un personnage qui aime jouer avec le second degré, comme c'est souvent le cas avec l'égotrip.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A écouter Moon'A ou même Diamond X, le rap français actuel n'est qu'une question d'image et de punchlines bien placées. Mais il ne suffit pas de poser avec talent sur une instru pour s'imposer telle une duchesse dans le rap game français.

 

Subversion

 

Seule dans la foule, on m'fusille du regard

Où sont mes dudes ? Qu'ils fusillent tout ça

L'amour me trouble, alors j'fais du sh-ca

J'crois qu'en mes doutes, j'n'ai pas d'autres choix

 

Lago De Feu - No Stress

 

C'est la musique de rebelles qui l'a amenée au rap petit à petit : les artistes de la Motown, Marvin Gaye, pour son côté subversif (être fils de pasteur et écrire des chansons très explicites sur le sexe). Three Six Mafia est venu un peu plus tard. Lago De Feu souhaite apporter un peu de subversion dans le rap français. Son physique et son origine sociale semblent déjà en être une pour beaucoup d'amateurs de hip-hop qu'elle a pu croiser depuis la sortie de son premier EP, Lacuisse – Lebiff. Lago est blonde, « une grande blanche qui a grandi dans le 6e » et « n'a clairement pas dans ses morceaux un comportement féminin ». C'est ainsi que la punchline « Je suis un mec sans le poids des couilles », issu du morceau Dauphin, est expliqué sur rap genius. Cette petite analyse dénuée de tout jugement se réfère à une interview où la rappeuse explique que la vie est généralement plus dure pour les femmes.

Lago distingue trois types d'individus dans le rap français : les mecs, les petites sœurs et les tasspé. Se considérant hors de cette dernière catégorie, elle se trouve aussi trop vieille pour faire partie de la seconde. La fille de feu approche la trentaine et a multiplié les emplois avant de se lancer dans le rap. La perception de la femme dans ce milieu est simplement la même que celle qui domine dans la société à ses yeux et c'est la raison pour laquelle elle a décidé d'avancer masquée dans sa carrière d'artiste. Ses lunettes noires dissimulent son visage en permanence :« J'ai très peu mis mon image en avant au début. J'ai encore du mal à me montrer parce que je ne veux pas qu'on me prenne pour ce que je suis pas : un bout de gras sur une paire de talons par exemple. »

 

Dans le clip de Bandits, monté avec une série de plans tirés de films comme Casino, Tueurs nés, Léon, Nikita, Jackie Brown, etc., l'artiste élargit le spectre habituel de l’identification au personnage de Scarface, qui a inspiré de nombreux rappeurs parmi lesquels Nas (The world is Yours), Jay Z (Moment of Clarity), Akhenaton (Un vrai missile) ou encore Booba (Mauvais Garçon). Lago ne montre que des héroïnes ou presque et joue sur les codes qui peuvent l'aider à briser « tous les carcans de la société qui n'ont plus beaucoup de sens aujourd'hui. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle n'est cependant pas prête de brandir l'étendard du féminisme qui lui semble un combat trop complexe à mener : « Après, je suis au-delà du féminisme dans le sens où je pense à ma gueule. Je suis une femme alors je vais défendre les femmes mais je vais me défendre moi avant tout. Quand on entend ma musique on peut se dire que c'est un peu paradoxal avec mon discours mais je me débrouille toute seule et je me suis jamais positionnée en me disant : «  Ha c'est parce que je suis une meuf que je vais faire ça. »

Comme les autres, Lago cherche avant tout à s'imposer, elle se cale en toute conscience sur le même créneau que les rappeurs du moment : « On m'a déjà dit : « on dirait Kaaris en meuf, tu rappes comme Booba. » Je sais pas, j'ai pas trop de références dans le rap français, mais clairement, j'ai choisi des prods comme celles-ci parce que c'était dans l'air du temps et que je suis là avec un état d'esprit conquérant quand même. »

 

E.D

 

*Baisser son froc devant une major : expression reprise dans de nombreux morceaux de rappeurs pour attester de son authenticité au moment où les majors ont commencé à s'intéresser au rap. Cela signifiait que les rappeurs avaient réussi à imposer leur musique telle qu'elle était sans avoir à faire de concessions.

 

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